Nous disposons maintenant de deux forums :

Extraits du rapport 1905 sur les avancées des sciences et techniques dans le royaume de France.

Énergie, lumière, chauffage

L’énergie électrique de maître Zenobe Gramme est une invention incontestablement révolutionnaire pour l’industrie. Cependant, malgré les progrès des dernières années, les technologies de l’électricité (alchimie exceptée) restent trop encombrantes, trop bruyantes et trop coûteuses pour la mettre à la portée des particuliers. Nos sondages nous ont permis de recenser environ trois-cent résidences et un nombre comparable d’hôtels transformés pour accepter l’énergie électrique, contre cinq à six-cent résidences éclairées par des rituels alchimiques.

Si la France éclaire à l’heure actuelle ses villes au gaz et ses campagnes au pétrole, les tendances laissent supposer que les allumeurs publics, qui font actuellement le tour de soixante villes de France dès que la lumière du jour décline, se généraliseront au cours des dix prochaines années à toutes les villes de plus de deux-mille habitants mais disparaîtront de Paris et de Lyon d’ici 1908 pour être remplacés par un éclairage alchimique. Par contre, il semble peu probable que les moyens de chauffage actuels (charbon, pétrole, bois ou tourbe) changent profondément dans l’avenir proche.

Transports individuels

La voiture automobile reste rare mais n’est plus exceptionnelle. En 1900, on comptait une centaine de voitures dans le royaume. Aujourd’hui, plusieurs milliers d’engins circulent dans les rues des grandes villes ou, plus rarement, à la campagne. Ajoutons à ce chiffre l’apparition du camion automobile d’Otto Van Diesel, utilisé dorénavant par plusieurs industries, la police et l’armée. S’il est difficile de déterminer à quelle vitesse nobles, bourgeois et capitaines d’industrie adopteront le moteur à explosion, à l’heure actuelle, la demande excède largement l’offre — situation que le privilège royal d’établir des manufactures, récemment donné aux familles Renault et Savignon, ne suffira probablement pas à résoudre avant quelques années. Effet secondaire des progrès technologiques : la tenue de la Première Course Automobile de Cannes, en juillet de cette année, en présence de Sa Majestée et de son Excellence le Duc de Guise, et au cours de laquelle ont été présentées trois nouveaux modèles d’engins à explosion et un prototype de voiture alchimique, a aussi rassemblé plusieurs milliers de spectateurs, et a été saluée par le Baron Martin de Cannes comme un évènement social exceptionnel, qu’il est d’ores et déjà prévu de renouveler l’année prochaine. Malgré tous ces progrès, la complexité mécanique des voitures automobiles, la nécessité de chauffer leur moteur et les réflexes requis pour conduire à une vitesse de cinquante kilomètres par heure, sont en train de donner naissance à une nouvelle caste de serviteurs et d’ouvriers spécialisés : le chauffeur. Nous recommandons aux autorités compétentes de surveiller ces chauffeurs pour éviter le développement d’une forme de syndicalisme.

Au fur et à mesure que la voiture automobile se répand, le nombre et l’utilité des voitures à cheval en ville diminue, de même que le chemin de fer et le vélocipède, sur lesquels nous reviendrons, est en train de s’attaquer au transport équestre sur les routes de France. Si les tendances se confirment, ce qui nous semble probable, on peut imaginer que, d’ici quinze ou vingt ans, on ne verra de chevaux dans le royaume qu’en tant que monture militaire ou animal de labours. Notons à ce dernier propos que le prototype de tracteur alchimique, présenté en 1903 par Maître Hercule Tagin, n’a donné à ce jour lieu à aucune commande. Comme nous l’avions prédit dans notre précédent rapport, les travaux des champs sont et resteront une affaire d’énergie humaine et animale et non mécanique. Il est à noter que la tendance à la disparition du cheval n’est valable qu’en Métropole : dans les colonies, le moyen de transport urbain ou inter-urbain est le plus souvent équestre.

La multiplication des vélocipèdes se poursuit elle aussi. Selon nos estimations, près de sept-huitième des foyers paysans et ouvriers possèdent un vélocipède, sans compter les innombrables vélocipèdes employés par la police municipale, la gendarmerie, l’armée, les estaffettes civiles… Plusieurs prototypes de vélocipèdes à moteur, dont un à moteur alchimique, ont été démontrés à la dernière exposition technologique de Poitiers, et ont vu leurs carnets de commande remplis immédiatement, principalement auprès de l’industrie et de l’armée. Le présent rapport recommande l’examen d’un privilège royal pour l’établissement d’une ou plusieurs usines dédiées à la construction de tels engins, dont les applications semblent illimités.

Transports en commun terrestres

De manière regrettable, les travaux de train métropolitain souterrain de Paris n’ont toujours pas été couronnés de succès. Les travaux durent depuis six ans et ne sont pas encore près de s’arrêter, malgré la démonstration faite par les britanniques qu’il était possible de construire un chemin de fer souterrain urbain en moins de deux ans. Les ingénieurs expliquent leurs difficultés par le sol friable de la capitale et le tracé complexe qu’il leur est nécessaire d’emprunter pour éviter de passer sous les nombreuses églises, chapelles, cryptes, cimetières, ainsi que sous les résidences de la noblesse et de la haute bourgeoisie. À l’inverse, les travaux commencés l’année dernière à Lyon sous l’égide et à l’aide des outils alchimiques de Maître Jean-Baptiste Villeur, semblent promis à un succès rapide. Il est à noter que des travaux similaires sont en cours dans la ville de New York, sous l’égide, à l’aide des outils alchimiques et du financement de Maître Antonius Lefort, et semblent promis à un succès similaire, malgré la difficulté supplémentaire due à l’influence incroyable d’éléments criminels dans l’aglomération new-yorkaise. Le présent rapport suggère d’établir une commission d’enquête sur les responsables du train métropolitain de Paris, et si nécessaire de nommer un maître alchimiste compétent pour communiquer un nouveau souffle à ces opérations.

Malgré les difficultés du train métropolitain parisien, le développement du train inter-urbain est impressionnant, à travers tout le Royaume. Les huit compagnies de chemin de fer sous privilège royal couvrent à présent les soixante-quatre plus grande villes de France, ainsi que les plus grands ports industriels et de plaisance. Là où, il y a quelques années, deux journées étaient nécessaires pour atteindre Rochefort en diligence, six heures suffisent à présent en train. On voit de même se multiplier les trains de passager, de marchandises et de bestiaux, à destination de tout le Royaume et de la Belgique. Les premières forteresses sur rail ont aussi été déployées dans les Marches de Calais, d’Alsace et de Lorraine, même si leur nombre est encore insuffisant face à celui des forteresses sur rail danes. Depuis le dernier rapport, nous pouvons noter la mulitplication des voitures privées, voire des locomotives individuelles. Notons à ce propos que Monsieur le Duc d’Orléans a commandé un train alchimique pareil à celui de Maître Benjamin Neyrac, et qui devrait lui être livré dans les mois à venir. Si la tendance devait continuer, le présent rapport recommande l’institution d’un code royal de règles de préséance et de conduite à tenir, de manière à éviter les problèmes de priorité sur les voies ferrées et à diminuer les risques d’accident aux aiguillages. Le présent rapport recommande aussi, tout comme le rapport précédent, un décret royal qui statuerait sur les lois en vigueur le long du tracé des voies ferrées et en particulier dans les voitures. Un tel décret déciderait une fois pour toutes à qui et en quels lieux les marchandises transitant le long du royaume doivent être taxées, ainsi que qui est responsable de la sécurité des voyageurs. Le présent rapport présente la conviction que ces deux derniers points sont urgents, notamment en raison de la multiplication des actes de banditisme de chemin de fer.

Transports maritimes

Comme le soulignait déjà le précédent rapport, l’engin à vapeur s’est avéré sûr et peu coûteux, si bien que la péniche à vapeur ne cesse est en passe de remplacer totalement, sur les fleuves du royaume, la péniche à bœufs. La situation n’est guère différente en haute-mer, et seul les bâteaux de pêche évitent à présent les engins à vapeur, pour des raisons d’encombrement et parfois par crainte d’effrayer le poisson. L’essentiel des navires de guerre du royaume est propulsée par la vapeur, à l’exception des barques et des quelques vaisseaux alchimiques expérimentaux, notamment les deux navires porte-aéroplanes jumeaux Jeanne d’Arc et Du Guesclin.

Dans la Manche, la Mer du Nord et l’Océan Atlantique, le trafic maritime n’a jamais connu autant de succès. Entre le photophone, les rituels alchimiques de localisation et de communication, les progrès de la propulsion à vapeur et l’arrêt total des actes de piraterie britanniques et irlandais, le commerce et le transport de passager connaissent un essor impressionnant. À ce sujet, le présent rapport recommande de maintenir l’effort de contrôle sur les marchands œuvrant dans les colonies, de manière à éviter toute velleité de rattachement à la Compagnie des Indes Orientales britannique indépendante.

La situation est cependant moins brillante dans la Mer Méditerranée, en raison de la permanente piraterie sarrasine. Cependant, la présent rapport recommande de rejeter la proposition de la Société des Marchands Méditerranéens d’armer une flotte de guerre privée, qui pourrait s’avérer dangereuse pour la stabilité du royaume. À moins qu’il s’avère possible de traiter avec les royaumes Maures et d’obtenir un arrêt de la piraterie, le présent rapport recommande de mobiliser une partie de la flotte royale afin de garantir la sécurité de caravanes maritimes.

Enfin, les communications avec l’Orient par voie de mer restent problématiques, en raison essentiellement de la difficulté intrinsèque du voyage, d’actes de piraterie sarrasins et nippons, de la capacité de la Compagnie des Indes Orientales britannique à bloquer les ports à nos navires, et plus généralement du climat instable des Indes Orientales. Le présent rapport ne propose pas de solution à ces derniers problèmes mais suggère un comité d’enquête sur la disparition complète de plusieurs navires occidentaux, imputée par les marins à des monstres de légende, et qui pourrait cacher une action anarchiste, voire une action de la Société du Dernier Testament.

Transports aériens

Le transport aérien continue à se développer mais reste l’apanage des plus riches et de l’armée.

À l’heure actuelle, huit ballons dirigeables relient le Nouveau Monde et l’Occident, trois autres relient l’Occident Chrétien et l’Occident Musulman, quatre encore les Occidents et le Proche-Orient, et plusieurs sont en train de se développer en direction de l’Extrême-Orient. Chacun de ces ballons, conçu selon des procédés alchimiques secrets, peut accueillir soixante à quatre-vingt-dix passagers en plus de vingt à trente hommes d’équipage et d’un ou deux petits aéroplanes alchimiques, pour un voyage luxueux de quatre à huit jours. En dehors de simplifier les communications diplomatiques ou industrielles confidentielles, les ballons jouent essentiellement un rôle de plaisance et permettent essentiellement à deux types de publics de circuler : les nobles et hauts-bourgeois anglo-saxons ou d’inspiration anglo-saxonne, en tour du monde confortable, et les nobles et hauts-bourgeois musulmans, en pélerinage tout aussi confortable. Il est à noter que la quasi-totalité des ballons dirigeables civils appartient à un seul homme, l’alchimiste et capitaine d’industrie américain Antonius Lefort. En l’absence d’applications majeures de ces ballons, le présent rapport ne recommande pas de mesures particulières au sujet de ce monopole.

En plus de ces ballons dirigeables civils, l’armée française dispose de dix ballons dirigeables militaires, destinés à permettre l’observation militaire à haute altitude, le ravitaillement en vol d’aéroplanes monoplaces, le lancement d’aéroplaneurs, le transport aérien de petites troupes, ainsi que comme nid d’artillerie légère mobile.

Enfin, les dernières années ont vu le développement de dizaines, sinon de centaines de protoypes d’aéroplanes, dont les plus sophistiqués sont formés de matériaux alchimiques et propulsés à l’aide d’engins alchimiques. Pour l’essentiel, ces aéroplanes sont le résultat de commandes de l’armée et sont conçus pour embarquer de l’équipement optique et des autochromes, voire de l’artillerie légère.

Dans leur ouvrage Fundamentæ Alchimicæ, paru en 1864, Hermann Ludwig von Helmholtz et de George Gabriel Stokes introduisirent la Scala Potentiarum (”Échelle des Puissances”), qu’ils utilisaient pour classifier les esprits alchimiques en 6 anneaux. Cette échelle, depuis complétée et étendue, a été adoptée sous le nom d’”Échelle de Stockes-Helmoltz” ou “Échelle Universelle” dans de nombreux domaines, depuis l’évaluation de catastrophes naturelles, jusqu’à la théorie militaire, l’épistémologie, les prouesses technologiques ou les commentaires sportifs. Il est aussi arrivé à plusieurs reprises que cette échelle soit citée comme élément de référence par l’Inquisition dans des procès en nécromancie ou en perdition.

Échelle de Stockes-Helmoltz, version 1905 (extraits)
-1 Ce que n’importe quel enfant dans son état normal peut faire sans se fatiguer et sans avoir besoin d’aide. Ex: Respirer, reconnaître un visage familier, hurler. Niveau des esprits nécromantiques les plus faibles.
0 Ce que n’importe quel adulte dans son état normal peut faire sans se fatiguer et sans avoir besoin d’aide. Ex: Lire le journal, aller acheter le journal, allumer une cigarette, débarrasser la table. Niveau des esprits élémentaires les plus faibles.
1 Ce que n’importe quel adulte avec une formation de base dans le domaine peut peut faire sans réellement se fatiguer. Ex: Grimper à un arbre, conduire une voiture, préparer un repas, allumer un feu de cheminée correctement. Niveau des esprits angéliques les plus faibles.
2 Ce qu’un expert du domaine peut faire sans se fatiguer. Ex: Réparer une voiture (pour un mécanicien), courir quelques kilomètres sans se presser (pour un athlète).
3 Limites humaines. Ex: Arriver parmi les premiers dans une compétition de haut niveau, réparer un avion en plein vol, tordre une barre d’acier. Limite de capacité des esprits nécromantiques humains les plus puissants.
4 Une action pour laquelle il est possible de concevoir une technologie mécanique ou de trouver un animal capable de l’accomplir (pouvoirs surnaturels exclus). Ex: Courir à la vitesse d’un jaguar, écraser une voiture, voler. Limite de capacité des esprits nécromantiques animaux.
5 Ce qu’une foule bien choisie humaine, animale ou/et mécanique peut accomplir sans difficultés. Ex: Construire une ville. Raser une forêt. Courir sur une centaine de kilomètres. Illuminer une route. Limite de capacité des esprits élémentaires.
6 Ce qu’un peuple entier bien choisi, humain, animal ou/et mécanique peut accomplir
sans difficultés.
Ex: Changer la politique d’un pays. Récupérer de la perte d’un ou plusieurs membres. Limite supposée des esprits démoniaques, s’ils existent.
7 Ce qu’un phénomène naturel d’échelle continentale peut accomplir. Ex: Tremblement de terre, pluie, raz-de-marée. Limite de capacité des esprits angéliques.
8 Ce qu’un phénomène naturel à l’échelle de la Terre peut accomplir. Ex: Apparition d’une nouvelle espèce viable, changement climatique global. (du domaine de Dieu)
8 Ce qu’un phénomène naturel à l’échelle du système solaire peut accomplir. (du domaine de Dieu)

Si des débats subsistent sur l’interprétation exacte de cette échelle — volontairement laissée flexible par ses auteurs — et sur le terme de “phénomène naturel”, elle est de nos jours omniprésente dans la société occidentale, aussi bien chrétienne que musulmane.

Prochaine partie le 14 juin.

Dans le conflit des Cent Disparus, un acteur à cent visages vient de se dévoiler. Victor O’Latvery est l’un des plus grands alchimistes de l’histoire de France ou d’Irlande. C’est aussi un Nécromant, renié par la Sorbonne, poursuivi par l’Inquisition, porté disparu depuis des années. C’est encore l’homme qui vient de sauver la vie à Maître Neyrac, et peut-être bien d’ouvrir le chemin vers l’île où tout a commencé…

Pendant ce temps-là, ailleurs, un alchimiste a acquis des savoirs qui n’aurait jamais du passer de ce côté du mur, des arlequins ont promis des guerres sans nombres mais qui pouvaient être évitées, un marquis s’est précipité vers l’autel où reposait une femme, un ange déguisé a mené l’assaut sur une villa et un professeur est apparu sur des tableaux qui peut-être prédisaient l’avenir.

Ailleurs encore, sur une île lointaine, deux femmes et quatre hommes sont promis au sacrifice. L’Île doit être réveillée…

Prochaine partie le 31/05/2008.

Alchimie (n.f.) : Ensemble de sciences et techniques permettant la capture de spiriti vivi ou inanimæ (”esprits vivants ou inanimés”) dans des cristaux et l’application de ces spiriti inanimæ piégés pour modifier les propriétés de matériaux ou d’êtres vivants. Lorsque les esprits capturés sont dotés d’âme ou de souffle vital, on parle de Nécromancie.

(Ce qui suit est extrait de Introduction à l’Alchimie, par le professeur Lahitolle, publié en février 1904, sur un iImprimatur daté de décembre 1903.)

L’Alchimie est un art ancien, qui après avoir connu une heure de gloire au XIVème siècle dans le monde musulman avec les travaux d’Abu Zayd ‘Abd ar-Rahmān Ibn Muhammad Ibn Khālid al-Hadramī, a été progressivement oublié et classé au rang des superstitions, jusqu’aux découvertes de Hermann Ludwig von Helmholtz et de George Gabriel Stokes et à leur publication conjointe des Fundamentæ Alchimicæ, en 1864. Ces travaux fondateurs — ou re-fondateurs, si l’on en croit les relectures récentes des œuvres de Leonard de Vinci et de Sir Isaac Newton — d’axiomatisation et de systématisation de la pratique alchimique on permis à cet art de quitter l’obscurité et de s’établir au rang de science fondamentale et capitale. De nos jours, l’Alchimie compte plusieurs milliers de pratiquants au monde (environ 200 Maîtres en France et autant de Docteurs) et permet la construction d’aéroplanes et de moyens de transport, d’outils de précision, d’instruments de conservation ou d’expertise, ainsi bien entendu que le processus de Synthèse, qui a donné naissance à plusieurs Anges et un nombre incalculable de Chimères.

Le processus alchimique

Le processus alchimique suit un schéma simple, qui tourne autour de quatre artéfacts : un cristal d’esprit, un rituel d’invocation, un rituel d’apposition et une pile voltaïque. Le rituel d’invocation — qui, contrairement à ce que son nom peut laisser supposer, est bien un objet — sert, à l’aide d’une pile voltaïque, à capturer un esprit dans un cristal alchimique. Ainsi, un alchimiste tendra à chercher un esprit élémentaire d’air pour propulser un aéroplane ou améliorer sa stabilité, un esprit élémentaire de feu pour entretenir un moteur ou un esprit angélique pour donner naissance à un Ange. Une fois rempli, le cristal peut être transféré vers son rituel d’apposition — qui est lui aussi un objet — de manière à donner les propriétés voulues au matériau ou à l’être vivant pour lequel a été conçu le rituel d’apposition.

La pile voltaïque

La tâche la plus simple de l’Alchimiste est la création de la pile voltaïque (dite aussi simplement “pile” ou, improprement, “batterie”) — tâche généralement confiée à un apprenti ou à un assistant. Cette pile voltaïque contient naturellement une parcelle infime d’esprit élémentaire d’électricité, parcelle qui sera suffisante pour permettre au rituel d’invocation de suivre son cours.

Le cristal d’esprit

Autre tâche relativement simple, la création du cristal d’esprit (on rencontre aussi les termes “cristal alchimique”, “verre alchimique” ou, improprement, “pierres d’âmes” ou “gemmes”), est souvent confiée à un assistant ou à un artisan : le cristal d’esprit est un fragment de verre taillé, dont le diamètre varie entre 10 cm (pour les plus faibles) et quelques millimètres (pour les plus puissants), et dans lequel quelques impuretés soigneusement choisies ont été insérées.

Le rituel d’invocation

La création et l’application du rituel d’invocation (on parle aussi de “circuit d’invocation”, “circuit de capture” ou “piège” ou encore, improprement, “pentacle”) est bien plus complexe. Le rituel d’invocation prend la forme d’un entrelas de tracés, généralement sous la forme de fils ou de sillons de cuivre, parfois accompagnés de rituels d’apposition ajoutés pour stabiliser l’ensemble ou rendre le circuit plus résistant, le tout disposé sur un matériau approprié. Chaque circuit doit être conçu spécifiquement pour un type d’esprit, pour un niveau d’esprit et pour une condition d’application, ce qui implique fréquemment d’employer des circuits différents selon le lieu et la saison auxquels le piège va servir.

Un piège simple mesurera typiquement quelques dizaines de centimètres de côté mais des pièges conçus pour des circonstances particulières peuvent prendre une taille quelconque. De même l’objectif, la conception et l’assemblage d’un piège peut prendre de quelques heures à des années entières — pensons à la Tour Eiffel, le plus puissant piège à esprits élémentaires d’électricité au monde, dont la construction a duré plus de deux ans.

Une fois terminé et branché à une pile, le rituel doit être positionné soigneusement, en fonction des flux spirituels du lieu, puis laissé en position pendant une durée qui varie de quelques minutes à quelques heures. Si tout s’est correctement passé, le cristal alchimique est alors chargé. Le lieu de chargement ne peut généralement pas être réutilisé avant une durée qui varie de plusieurs heures (pour un esprit de bas niveau) à plusieurs années (pour les esprits les plus élevés).

Ajoutons que, à ce stade, les accidents sont assez fréquents, et peuvent entraîner la perte du verre alchimique, la perte du circuit (presque inévitable face à des esprits de haut niveau), voire la libération complète d’un esprit mal capturé, avec des effets généralement catastrophiques.

Le rituel d’apposition

La dernière partie de l’art alchimique est un peu moins dangereuse mais aussi bien plus complexe, et n’est souvent à la portée que des seuls maîtres ou docteurs. Il s’agit de la création et de l’application du rituel d’apposition (on parle aussi de “circuit d’apposition”, de “circuit d’effets” ou, improprement, de “glyphe” ou d’”incarnation”).

Grossièrement, le rituel d’apposition ressemble au rituel d’invocation, puisqu’ils partagent une structure similaire de tracés entrelacés de cuivre. La différence principale, outre l’absence de pile voltaïque et la position distincte du cristal alchimique, est la forte connexion entre le rituel d’apposition et l’objet de l’apposition, matériel ou créature. Cette connexion prend la forme de soudures dans des alliages souvent conçus pour l’occasion ou de greffons parfois infiniment complexes — songeons un instant aux souffrances qu’à du subir le Capitaine de Juranville avant de devenir l’incarnation de l’Archange Saint-Michel. La construction et l’application de l’ensemble prend quelques jours, dans le meilleur des cas, mais plus fréquemment des mois, des années, voire des décennies.

À ce stade, les accidents sont plus rares mais peuvent avoir des effets essentiellement similaires à ceux du stade précédent.

Industrialisation ?

À ce jour, s’il semble probable que la construction de piles voltaïques pourra à terme être industrialisée, et si cela est aussi imaginable pour la construction de cristaux alchimiques, la construction et l’application de rituels reste hors de portée de tous sauf les maîtres.

Les Esprits

L’Alchimie occidentale regroupe les esprits en trois cercles (on parle aussi de “royaumes”) : matériel, spirituel et nécromantique.

Cercle matériel

Le cercle matériel rassemble les esprits élémentaires (ou “spiriti inanimæ elementi” ou encore “élémentaires” ou, improprement, “esprits matériels” ou “esprits naturels”) et se divise en sept éléments (ou “domaines”) : les quatre éléments aristotéliciens (terre, air, eau, feu) et les trois éléments industriels (métal, froid, électricité).

Les traités classent les esprits élémentaires en 6 niveaux de puissance (on parle aussi de “puissances”, d’”anneaux” ou, avec un sens légèrement différent, de “raretés”). Le niveau 0 rassemble des esprits communs et peu impressionnants, capables par exemple de provoquer quelques étincelles ou de garder une boisson au froid pendant quelques heures. À l’inverse, les esprits de niveau 5 sont bien plus dangereux : citons l’hypothétique esprit du Vésuve, théoriquement capable de détruire une ville

Notons à ce propos qu’il existe des cristaux alchimiques naturels dans le cercle matériel, généralement trop faibles pour être réellement utilisables. On recense aussi quelques cas exceptionnels de cristaux alchimiques naturels s’étant chargés naturellement, sans l’intervention d’un circuit d’invocation.

L’Alchimie matérielle est, de loin, la plus fréquente, et ne nécessite dans l’Occident Chrétien pas d’autorisation autre que celle délivrée par les Inquisitions aux Maîtres et Docteurs en Alchimies. Malgré son coût, on rencontre ses applications dans les moteurs ou la charpente de quelques aéroplanes, dans l’architecture d’édifices publics ou bancaires, dans l’équipement de survie d’explorateurs et de missionnaires (sous la forme, par exemple, d’approvisionnements perpétuels d’eau), dans la conservation industrielle d’aliments par le froid, mais aussi dans la synthèse de Chimères (citons les salamandres mascottes d’Oxford, faites de lézards et de feu) etc.

Cercle spirituel

Le cercle spirituel est celui des Esprits Angéliques. Contrairement à l’imagerie populaire et artistique, l’état habituel d’un Anges est celui d’un esprit pur, qui dans le domaine de l’Alchimie ne peuvent prendre une apparence physique que par invocation et apposition sur un objet ou une créature. À l’inverse des élémentaires, les Anges sont dotés d’une conscience, d’une intelligence, d’une volonté et d’une personnalité — qui toutes peuvent se transmettre, entièrement ou en partie, à l’objet ou à la créature modifiée.

L’Occident Chrétien classe les Anges connus en trois Chœurs : Michaelites (”Anges des Mortels” ou “Anges de la Mort”, selon les interprétations et les traditions), Gabrielites (”Anges du Pouvoir”, “Anges de la Création” ou “Anges des Mystères”, selon les interprétations et les traditions) et Raphaelites (”Anges Guérisseurs”, “Anges de l’Invisible”, ou “Anges de l’Espoir” selon les interprétation et les traditions). La Sainte Bible nomme quatre autre Chœurs que nul chercheur n’est arrivé à contacter à ce jour. Chaque Chœur se divise à son tour en 7 Cieux (ou “Perfections”) contenant chacun exactement 1093 Esprits Angéliques, des 729 anges gardiens (d’une puissance comparable à un être humain) à l’Archange (d’une puissance supposée permettre la destruction de Sodome et Gomorrhe ou les Plaies d’Égypte). Précisons que nombre de chercheurs chrétiens conjecturent l’existence de 6 Enfers et de Chœurs Démoniaques en nombre inconnu.

L’Occident Musulman diffère dans son axiomatisation des Anges et les classe selon laquelle des 8 Portes du Paradis devant laquelle ils montent la garde. À l’heure actuelle, les Anges de la Porte des Nourriture Terrestres seraient contactables, ainsi que les Anges des deux Portes du Jugement. De même, les Anges de chaque Porte seraient répartis en cent Degrés, de quelques Anges mineurs à un Archange. Dans le monde musulman, l’hypothèse de Démons est exclue mais de fréquents divisent la communauté alchimique à propos des Djinns, de la possibilité de les invoquer et de la nature nécromantique d’un tel acte.

Précisons qu’un fort contrôle est exercé par les Inquisitions, tant chrétiennes que musulmanes, sur toutes les tentatives d’invocation et d’apposition spirituelles, contrôle renforcé par le secret auquel sont tenus les alchimistes qui mènent à bien ce processus de synthèse. Enfin, toute recherche appliquée dans le dernier domaine des Démons ou des Djinns est bien entendu strictement interdite par les Inquisitions.

Pour information, le Royaume de France compte 5 Anges dont l’existence est publique, à commencer par l’Archange Saint-Michel, connu aussi sous le nom de Monsieur de Juranville, Capitaine des Mousquetaires de Sa Majesté.

Cercle nécromantique

Le dernier cercle, dit nécromantique, rassemble les esprits des plantes, des animaux et les âmes des êtres humains, regroupés sous le terme d’esprits du vivant (ou “esprits morts” ou encore “esprits nécromantiques”).

Si ce cercle est strictement interdit en Occident, les bases de son axiomatisation, telles qu’elles apparaissent dans Fundamentæ Alchemicæ, sont disponible dans les bibliothèques des facultés d’alchimie. Les esprits nécromantiques se divisent ainsi entre les trois règnes végétal, animal et humain. Les recherches de Helmotz et Stockes décomposent ces trois règnes en niveaux de puissance comparables à ceux des élémentaires. Ramenés sur une même échelle, le règne humain occupe les niveaux 0 à 3, alors que les deux autres règnes atteignent le niveau 4. Cette axiomatisation surprenante, qui place l’animal au-dessus de l’humain, est mise en doute par de nombreux maîtres alchimistes et par les autorités religieuses.

Peu d’informations, par contre, sont disponibles sur les protocoles de ce cercle. On croit savoir que les nécromants sacrifient leurs victimes, profanent des sépultures ou saccagent des plantations pour invoquer des esprits. On croit savoir que les esprits en question peuvent être apposés à des objets aussi bien qu’à des êtres vivants.

Notons que le cercle nécromantique, aujourd’hui violemment interdit dans tout l’Occident, a brièvement été autorisé en Grande-Bretagne, durant la Guerre Civile, sur les terres contrôlées par le Parti du Sénat. Durant ces quelques mois, la nécromancie a servi à construire des armes mais aussi, occasionnellement, à soigner les troupes du Sénat. Aucune information n’est disponible sur les effets à long terme de ces armes ou de ces soins.

Enfin, le premier coup a été délivré. L’Œil de Vinci, pour la première fois, a vu ses plans déjoués, ses hommes tués ou capturés, l’un de ses lieux de culte saisis. Peut-être.

Pendant ce temps-là, d’autres nécromanciens s’activent. Des pierres sont échangées contre des informations, des rendez-vous sont pris au sommet. Il est temps, semble-t-il, d’agir. Mais pour quoi faire ?

Et quelque part, un homme seul erre, depuis des heures ou des mois, dans un Enfer à sept branches qui semble avoir été conçu pour lui. Il en sortira, c’est promis. Mais à quel prix ?

Notre histoire commence à l’automne 1905, à Paris et ailleurs.

Depuis le Louvre, le jeune Louis XIX règne sur la France et la Navarre, sur les Marches Ibériques et le duché d’Alger, sur les colonies d’Afrique Profonde et sur le Vice-royaume de Louisiane. Autour de lui, la Reine-Mère, Marie comtesse du Piémont, le premier ministre François duc de Guise, le ministre de l’Intérieur, Cardinal Visconti, et le Capitaine Juranville des mousquetaires, incarnation officielle de l’Archange Michel.

Au Nord, le Royaume Uni se remet d’une révolution manquée et d’une guerre civile de quinze ans. Au Sud, au-delà des marches Ibériques, s’étend l’Occident Musulman, riche, puissant et divisé par des guerres incessantes entre le Califat de Cordoue, l’Émirat d’Al-Mohad, le Sultanat Ayyubid. Plus au Sud encore, l’Afrique Profonde, terre de toutes les convoitises, de toutes les rivalités colonialistes. À l’Est, l’Empire Danois ne cesse de grandir et de répandre la foi de la Réforme, jusqu’aux frontières de la France, du Saint-Empire Romain Germanique, de la Suisse, des Russies et de la Finlande. Plus à l’Est encore, la fragile et récente Fédération Russo-Nippone guerroie sans fin contre l’Empire Ottoman et l’Empire Romain Musulman de Perse. Au plus profond de l’Extrême-Orient, l’Empire du Soleil se meurt, partagé entre l’Empire du Soleil Levant, l’Empire de Russie et les armées privées des Barons-aventuriers Britanniques. Dans le sud du Nouveau-Monde, les guerres musulmanes se prolongent à toute l’Amérique Arabe. Au Nord, la Guerre de Sécession s’est achevée et ont laissé en place une Confédération esclavagiste et agricole, une Union industrialiste, des États Bandits féodaux, et quelques colonies éparses.

Le décor est presque planté. Peut-être faudrait-il encore mentionner les Néphilides ou Demi-Diables, ceux que le peuple appelle les Perdus, ou encore les Chimères ou Synthèses, ceux que le peuple appelle les Surhommes, Anges et Démons, ou encore les Alchimistes et de leurs récents prodiges.

Nous en reparlerons dans un prochain billet.