Extraits du rapport 1905 sur les avancées des sciences et techniques dans le royaume de France.
Énergie, lumière, chauffage
L’énergie électrique de maître Zenobe Gramme est une invention incontestablement révolutionnaire pour l’industrie. Cependant, malgré les progrès des dernières années, les technologies de l’électricité (alchimie exceptée) restent trop encombrantes, trop bruyantes et trop coûteuses pour la mettre à la portée des particuliers. Nos sondages nous ont permis de recenser environ trois-cent résidences et un nombre comparable d’hôtels transformés pour accepter l’énergie électrique, contre cinq à six-cent résidences éclairées par des rituels alchimiques.
Si la France éclaire à l’heure actuelle ses villes au gaz et ses campagnes au pétrole, les tendances laissent supposer que les allumeurs publics, qui font actuellement le tour de soixante villes de France dès que la lumière du jour décline, se généraliseront au cours des dix prochaines années à toutes les villes de plus de deux-mille habitants mais disparaîtront de Paris et de Lyon d’ici 1908 pour être remplacés par un éclairage alchimique. Par contre, il semble peu probable que les moyens de chauffage actuels (charbon, pétrole, bois ou tourbe) changent profondément dans l’avenir proche.
Transports individuels
La voiture automobile reste rare mais n’est plus exceptionnelle. En 1900, on comptait une centaine de voitures dans le royaume. Aujourd’hui, plusieurs milliers d’engins circulent dans les rues des grandes villes ou, plus rarement, à la campagne. Ajoutons à ce chiffre l’apparition du camion automobile d’Otto Van Diesel, utilisé dorénavant par plusieurs industries, la police et l’armée. S’il est difficile de déterminer à quelle vitesse nobles, bourgeois et capitaines d’industrie adopteront le moteur à explosion, à l’heure actuelle, la demande excède largement l’offre — situation que le privilège royal d’établir des manufactures, récemment donné aux familles Renault et Savignon, ne suffira probablement pas à résoudre avant quelques années. Effet secondaire des progrès technologiques : la tenue de la Première Course Automobile de Cannes, en juillet de cette année, en présence de Sa Majestée et de son Excellence le Duc de Guise, et au cours de laquelle ont été présentées trois nouveaux modèles d’engins à explosion et un prototype de voiture alchimique, a aussi rassemblé plusieurs milliers de spectateurs, et a été saluée par le Baron Martin de Cannes comme un évènement social exceptionnel, qu’il est d’ores et déjà prévu de renouveler l’année prochaine. Malgré tous ces progrès, la complexité mécanique des voitures automobiles, la nécessité de chauffer leur moteur et les réflexes requis pour conduire à une vitesse de cinquante kilomètres par heure, sont en train de donner naissance à une nouvelle caste de serviteurs et d’ouvriers spécialisés : le chauffeur. Nous recommandons aux autorités compétentes de surveiller ces chauffeurs pour éviter le développement d’une forme de syndicalisme.
Au fur et à mesure que la voiture automobile se répand, le nombre et l’utilité des voitures à cheval en ville diminue, de même que le chemin de fer et le vélocipède, sur lesquels nous reviendrons, est en train de s’attaquer au transport équestre sur les routes de France. Si les tendances se confirment, ce qui nous semble probable, on peut imaginer que, d’ici quinze ou vingt ans, on ne verra de chevaux dans le royaume qu’en tant que monture militaire ou animal de labours. Notons à ce dernier propos que le prototype de tracteur alchimique, présenté en 1903 par Maître Hercule Tagin, n’a donné à ce jour lieu à aucune commande. Comme nous l’avions prédit dans notre précédent rapport, les travaux des champs sont et resteront une affaire d’énergie humaine et animale et non mécanique. Il est à noter que la tendance à la disparition du cheval n’est valable qu’en Métropole : dans les colonies, le moyen de transport urbain ou inter-urbain est le plus souvent équestre.
La multiplication des vélocipèdes se poursuit elle aussi. Selon nos estimations, près de sept-huitième des foyers paysans et ouvriers possèdent un vélocipède, sans compter les innombrables vélocipèdes employés par la police municipale, la gendarmerie, l’armée, les estaffettes civiles… Plusieurs prototypes de vélocipèdes à moteur, dont un à moteur alchimique, ont été démontrés à la dernière exposition technologique de Poitiers, et ont vu leurs carnets de commande remplis immédiatement, principalement auprès de l’industrie et de l’armée. Le présent rapport recommande l’examen d’un privilège royal pour l’établissement d’une ou plusieurs usines dédiées à la construction de tels engins, dont les applications semblent illimités.
Transports en commun terrestres
De manière regrettable, les travaux de train métropolitain souterrain de Paris n’ont toujours pas été couronnés de succès. Les travaux durent depuis six ans et ne sont pas encore près de s’arrêter, malgré la démonstration faite par les britanniques qu’il était possible de construire un chemin de fer souterrain urbain en moins de deux ans. Les ingénieurs expliquent leurs difficultés par le sol friable de la capitale et le tracé complexe qu’il leur est nécessaire d’emprunter pour éviter de passer sous les nombreuses églises, chapelles, cryptes, cimetières, ainsi que sous les résidences de la noblesse et de la haute bourgeoisie. À l’inverse, les travaux commencés l’année dernière à Lyon sous l’égide et à l’aide des outils alchimiques de Maître Jean-Baptiste Villeur, semblent promis à un succès rapide. Il est à noter que des travaux similaires sont en cours dans la ville de New York, sous l’égide, à l’aide des outils alchimiques et du financement de Maître Antonius Lefort, et semblent promis à un succès similaire, malgré la difficulté supplémentaire due à l’influence incroyable d’éléments criminels dans l’aglomération new-yorkaise. Le présent rapport suggère d’établir une commission d’enquête sur les responsables du train métropolitain de Paris, et si nécessaire de nommer un maître alchimiste compétent pour communiquer un nouveau souffle à ces opérations.
Malgré les difficultés du train métropolitain parisien, le développement du train inter-urbain est impressionnant, à travers tout le Royaume. Les huit compagnies de chemin de fer sous privilège royal couvrent à présent les soixante-quatre plus grande villes de France, ainsi que les plus grands ports industriels et de plaisance. Là où, il y a quelques années, deux journées étaient nécessaires pour atteindre Rochefort en diligence, six heures suffisent à présent en train. On voit de même se multiplier les trains de passager, de marchandises et de bestiaux, à destination de tout le Royaume et de la Belgique. Les premières forteresses sur rail ont aussi été déployées dans les Marches de Calais, d’Alsace et de Lorraine, même si leur nombre est encore insuffisant face à celui des forteresses sur rail danes. Depuis le dernier rapport, nous pouvons noter la mulitplication des voitures privées, voire des locomotives individuelles. Notons à ce propos que Monsieur le Duc d’Orléans a commandé un train alchimique pareil à celui de Maître Benjamin Neyrac, et qui devrait lui être livré dans les mois à venir. Si la tendance devait continuer, le présent rapport recommande l’institution d’un code royal de règles de préséance et de conduite à tenir, de manière à éviter les problèmes de priorité sur les voies ferrées et à diminuer les risques d’accident aux aiguillages. Le présent rapport recommande aussi, tout comme le rapport précédent, un décret royal qui statuerait sur les lois en vigueur le long du tracé des voies ferrées et en particulier dans les voitures. Un tel décret déciderait une fois pour toutes à qui et en quels lieux les marchandises transitant le long du royaume doivent être taxées, ainsi que qui est responsable de la sécurité des voyageurs. Le présent rapport présente la conviction que ces deux derniers points sont urgents, notamment en raison de la multiplication des actes de banditisme de chemin de fer.
Transports maritimes
Comme le soulignait déjà le précédent rapport, l’engin à vapeur s’est avéré sûr et peu coûteux, si bien que la péniche à vapeur ne cesse est en passe de remplacer totalement, sur les fleuves du royaume, la péniche à bœufs. La situation n’est guère différente en haute-mer, et seul les bâteaux de pêche évitent à présent les engins à vapeur, pour des raisons d’encombrement et parfois par crainte d’effrayer le poisson. L’essentiel des navires de guerre du royaume est propulsée par la vapeur, à l’exception des barques et des quelques vaisseaux alchimiques expérimentaux, notamment les deux navires porte-aéroplanes jumeaux Jeanne d’Arc et Du Guesclin.
Dans la Manche, la Mer du Nord et l’Océan Atlantique, le trafic maritime n’a jamais connu autant de succès. Entre le photophone, les rituels alchimiques de localisation et de communication, les progrès de la propulsion à vapeur et l’arrêt total des actes de piraterie britanniques et irlandais, le commerce et le transport de passager connaissent un essor impressionnant. À ce sujet, le présent rapport recommande de maintenir l’effort de contrôle sur les marchands œuvrant dans les colonies, de manière à éviter toute velleité de rattachement à la Compagnie des Indes Orientales britannique indépendante.
La situation est cependant moins brillante dans la Mer Méditerranée, en raison de la permanente piraterie sarrasine. Cependant, la présent rapport recommande de rejeter la proposition de la Société des Marchands Méditerranéens d’armer une flotte de guerre privée, qui pourrait s’avérer dangereuse pour la stabilité du royaume. À moins qu’il s’avère possible de traiter avec les royaumes Maures et d’obtenir un arrêt de la piraterie, le présent rapport recommande de mobiliser une partie de la flotte royale afin de garantir la sécurité de caravanes maritimes.
Enfin, les communications avec l’Orient par voie de mer restent problématiques, en raison essentiellement de la difficulté intrinsèque du voyage, d’actes de piraterie sarrasins et nippons, de la capacité de la Compagnie des Indes Orientales britannique à bloquer les ports à nos navires, et plus généralement du climat instable des Indes Orientales. Le présent rapport ne propose pas de solution à ces derniers problèmes mais suggère un comité d’enquête sur la disparition complète de plusieurs navires occidentaux, imputée par les marins à des monstres de légende, et qui pourrait cacher une action anarchiste, voire une action de la Société du Dernier Testament.
Transports aériens
Le transport aérien continue à se développer mais reste l’apanage des plus riches et de l’armée.
À l’heure actuelle, huit ballons dirigeables relient le Nouveau Monde et l’Occident, trois autres relient l’Occident Chrétien et l’Occident Musulman, quatre encore les Occidents et le Proche-Orient, et plusieurs sont en train de se développer en direction de l’Extrême-Orient. Chacun de ces ballons, conçu selon des procédés alchimiques secrets, peut accueillir soixante à quatre-vingt-dix passagers en plus de vingt à trente hommes d’équipage et d’un ou deux petits aéroplanes alchimiques, pour un voyage luxueux de quatre à huit jours. En dehors de simplifier les communications diplomatiques ou industrielles confidentielles, les ballons jouent essentiellement un rôle de plaisance et permettent essentiellement à deux types de publics de circuler : les nobles et hauts-bourgeois anglo-saxons ou d’inspiration anglo-saxonne, en tour du monde confortable, et les nobles et hauts-bourgeois musulmans, en pélerinage tout aussi confortable. Il est à noter que la quasi-totalité des ballons dirigeables civils appartient à un seul homme, l’alchimiste et capitaine d’industrie américain Antonius Lefort. En l’absence d’applications majeures de ces ballons, le présent rapport ne recommande pas de mesures particulières au sujet de ce monopole.
En plus de ces ballons dirigeables civils, l’armée française dispose de dix ballons dirigeables militaires, destinés à permettre l’observation militaire à haute altitude, le ravitaillement en vol d’aéroplanes monoplaces, le lancement d’aéroplaneurs, le transport aérien de petites troupes, ainsi que comme nid d’artillerie légère mobile.
Enfin, les dernières années ont vu le développement de dizaines, sinon de centaines de protoypes d’aéroplanes, dont les plus sophistiqués sont formés de matériaux alchimiques et propulsés à l’aide d’engins alchimiques. Pour l’essentiel, ces aéroplanes sont le résultat de commandes de l’armée et sont conçus pour embarquer de l’équipement optique et des autochromes, voire de l’artillerie légère.