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Archives mensuelles : septembre 2010

(Extrait de La Grande Guerre, ou la fin d’un monde, de Mohamed Ibn Haziz, juillet 1932, éditions Al Hansur, Le Caire)

Si je me souviens où j’étais le 9 janvier ? Le 9 janvier 1908, vous voulez dire ? Bien sûr que je m’en souviens. À Antioche, c’est arrivé pendant la nuit.

Nous étions vingt-mille et l’ennemi cinq fois plus nombreux. La Deuxième Armée Persane venait de balayer notre Cinquième Armée et les restes du Corps Expéditionnaire français et avançait vers la mer. Elle était là pour dégager les ports et préparer le chemin à la flotte du Califat et à une invasion par l’ouest. Les tirailleurs cosaques nous harcelaient depuis la veille et avaient fini par nous forcer plusieurs unités dont la mienne à battre en retraite vers nos fortifications avancées. Dans notre tranchée, nous n’étions plus trente-sept dont trois blessés, distants de quatre kilomètres du gros des troupes, et nous n’avions rien d’autre à faire que d’attendre l’ennemi, de fumer nos dernières cigarettes, d’échanger nos dernières rumeurs et d’écouter le bombardement.

À la tête de la Deuxième Armée Persane, le Prince Kourosh, le vainqueur des rives du Gange, réputé brillant stratège et adoré de ses hommes. Nous imaginions, marchant deux pas derrière lui, l’Ange Camphré, son aide de camp, voilé, immense, paré de gemmes et vêtu de bleu. Et nous savions qu’ils avaient amené avec eux tout un collège d’alchimistes, qui étaient déjà certainement à l’œuvre sur notre approvisionnement en eau, ou peut-être sur le Tigre et l’Euphrate, qu’ils avaient croisé plusieurs semaines auparavant, et qu’ils allaient détourner ou couper, de manière à assécher toute la moitié Sud de l’Empire. Et bien entendu, leur artillerie qui nous pilonait depuis le début de la nuit.

Nos lignes étaient moins brillantes. Nous étions sans nouvelles du Haut-Commandement, probablement embourbé dans le siège d’Istanboul. Nous n’avions pas d’ordres du pacha — j’ai appris plus tard qu’il s’était enfui et qu’il avait été capturé par l’infanterie légère russe, par accident, avec les bagages et le trésor du gouvernement local. Notre dernier ballon dirigeable était parti avec les notables, loin du front. Nous avions bien une douzaine d’alchimistes — des civils, réquisitionnés, tous des réfugiés — et ils avaient construit, disait-on, une arme secrète, s’il ne s’agissait pas de simple propagande. Quelques unités grecques et serbes étaient aussi venues nous renforcer, à hauteur d’un millier d’hommes, mais pas un mot sur les puissantes colonnes zulues qu’on nous avait promises. Alors nous nous retranchions, couverts par notre puissante artillerie, nous bombardions autant que nous étions bombardés et nous attendions l’assaut.

Nous nous éclairions à la lueur de nos cigarettes et notre sol tremblait à chaque obus lancé de part ou d’autre. Minuit devait être passé depuis deux heures, peut-être trois, lorsque le ciel s’est embrasé. La suite, vous la connaissez. Du sud vers le nord, une lueur rouge, semblable à un soleil couchant. Puis la première colonne de flammes a frappé l’horizon. Vingt secondes de silence, puis une deuxième colonne, qui s’abat sur les rangs ennemis, soulève la terre et balaye cadavres et pierres sur des centaines de mètres. Pendant un instant, nous avons cru à la fin du monde. Puis en voyant les campements ennemis, maintenant éclairés et anéantis, nous avons su que notre arme secrète était arrivée.

La troisième colonne a pulvérisé le centre d’Antioche. Le bombardement a duré trois jours. Nous avions eu tort, c’était bien la fin du monde. À Antioche, il n’y a eu que soixante-quatorze survivants, en comptant les civils. Soixante-quinze si vous comptez l’Ange Camphré. C’est lui qui nous a apporté le Message.

« Venez en paix. »

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